Histoire de la chapelle (9), une famille dans le temps

La famille Leduc...

plaques familiales

La famille n'a pas de photos de La Royère, une seule de la chapelle Ste Berthe et la ferme St Martin...

Tout, et toutes les archives familiales, a été détruit avec les fermes en 1917.

Ne sont restés que des souvenirs, transmis de génération en génération, avec la vision de chacun, la distorsion produite par les événements et les besoins de la vie, le tri inconscient.

Ma génération a hérité d'une vision quasi mythique qui se résume à quelques noms seulement, et à l'aura gigantesque qui a été bâti autour d'eux.

Ma grand-mère, Jeanne Hervouët-Cru, veuve Albert Leduc, a été le principal artisan du souvenir. Elle a laissé un témoignage écrit sur sa jeunesse et le paradis qu'elle a connu à Pargny.
La Royère, Pargny, sont des noms qui résonnent profondément en nous, les "petits enfants".
Nous avons tous aujourd'hui entre 50 et 60 ans. Nous n'avons pas encore de petits enfants, mais tous des enfants qui grandissent et qui bientôt feront de nous des grands-parents...

La famille est partie à la suite de la Grande Guerre, je raconterai comment.

Ayant tout perdu, brisés, les anciens qui avaient vécu et aimé le Chemin des Dames ont voulu conserver une seule chose, la seule qui ne fut pas vénale et qui ait un sens au delà des considérations matérielles. La seule qui peut parler pour l'histoire. Une sorte de symbole : la chapelle Ste Berthe, qu'il reconstruisirent en 1927.

Ceux qui succédaient aux anciens se chargeaient de la mission de conserver la chapelle.

En 2009, le dernier pater familias a passé le flambeau. C'est à nous, à moi particulièrement, que revient de poursuivre la mission. Il ne s'agit plus de souvenir, mais de mémoire. 
Et dorénavant, de transmission.

En septembre dernier, j'ai "découvert" dans le réel ce qui était imprimé en moi comme souvenirs transmis. 

Ce face à face a vite révélé la part de mythe que revêt l'histoire. Les êtres soumis à la souffrance doivent mettre des mots sur les événements puis des noms sur l'absence, le manque. La tâche est difficile de continuer à faire vivre ce qui a disparu. Comment faire exister un père mort, victime de la guerre, auprès de ses fils ?

En entrant dans la chapelle, face aux plaques qui donnent les noms de nos ancêtres, je me suis trouvé face à deux voies. Celle de l'histoire familiale et celle de l'histoire. Le destin et les faits. Ma recherche consiste à retrouver le chemin qui assemble les deux. Il s'agit probablement du temps aussi. Car il faut revenir en arrière pour comprendre...

Deux questions se sont imposées :
Pourquoi nos ancêtres ont-ils reconstruit la chapelle Ste Berthe ?
Qui étaient ces Leduc arrivés à La Royère vers 1850 ? D'où venaient-ils ?

La chapelle Ste Berthe est un lieu très fort où plane de nombreux esprits. Un lieu de méditation où l'esprit qui émet et reçoit entre en relation avec ce qui n'est plus visible.

Qu'avait produit la civilisation avant 1914 ?
Le 19ème siècle avait apporté le développement des idées et des sciences et aussi la conscience d'une culture et la capacité multiforme d'une formidable expression créatrice.

Marcel Proust a situé le décor de « A la recherche du temps perdu » dans le village imaginaire de Combray. Il le situait non loin de Laon. 
En 1911, à la veille de l’effondrement, il nous offre une description infiniment minutieuse d’un état de vivre, dans les campagnes qui pourraient être celles du Chemin des dames, de Filain ou de Pargny.

Ce que les savants archéologues et historiens mettaient à jour afin de reconstituer les origines et l’évolution de notre culture, Proust nous le livrait dans le portrait recréant précisément l’univers d’une civilisation, son aboutissement. Un univers entier reconstitué par le souvenir, et le récit de ce qu’il à lui-même vécu, vu et ressenti. Une œuvre ultime de création par la sensibilité. Le contraire de la guerre, l'apogée de la construction...

Le temps perdu dans lequel se cache la vérité d'un être, le temps perdu d'une Europe que l'efficacité et la rationalisme va pousser à la destruction, le temps perdu pour nous d'un monde qui aurait pu continuer à se perfectionner dans l'être.

Revenons à la chapelle, à ce mur flanqué par les têtes sculptées, naïves, de paysans du Chemin des Dames, sur lequel on a cloué les plaques de nos ancêtres de La Royère et de St Martin. Tout en haut, figure celle de Camille Leduc, 1827-1907 et Zénaïde Binet, 1835-1915. Tout deux ont été enterré dans la chapelle. Au dessus d'eux : le vide. L'histoire transmise par la famille n'est jamais remontée plus haut. Je l'ai dit, la question de savoir d'où ils venaient et comment ils sont arrivés à la Royère s'est vite emparée de moi. J'ai cherché dans les archives d'état civil. C'est une quête passionnante, dans notre propre histoire, faite de suspense, de trouvailles, qui peu à peu éclaire nos racines. J'avais constaté qu'avant 1850 il y avait des Grangé à La Royère, et qu'après, les Grangé disparaissaient tandis que les Leduc apparaissaient. En 1850, Camille Leduc avait
23 ans. Comment un jeune homme de 23 ans pouvait-il devenir le cultivateur d'une grande ferme comme La Royère ?

Après 1918, face à l'anéantissement du passé, cette question ne semble pas avoir eu l'importance qu'elle revêt aujourd'hui pour moi. Tout avait disparu, les maisons, les objets, les lettres, les photos, les lieux, les gens... Je comprends, quand on a voulu reconstruire ailleurs, qu'une partie du passé ait été considéré comme perdue et qu'il ait été oublié. 

Les Leduc étaient des grands cultivateurs, propriétaires de leurs fermes, prospères, originaires de Dizzy-le-Gros, au nord de Laon. Les fils devenaient cultivateurs comme leur père. L'un reprenait la ferme familiale, les autres acquéraient d'autres fermes. En 1814, Alexandre Leduc est en âge de prendre une ferme. Au sud de laon, le Chemin des Dames vient d'être ravagé par la bataille de Napoléon. Des propriétés ont été détruites ou endommagées, des gens sont morts, il y a des terres, des domaines, des fermes à reprendre. Alexandre leduc s'établit dans une grande ferme à Courtecon. Il y fonde une famille qui va s'implanter au cours du 19ème siècle sur le Chemin des Dames de Courtecon à Filain, Laffaux, Allemant, Cerny...






Retrouvons maintenant Jeanne Hervouët Cru, veuve Albert Leduc, ma grand-mère qui nous a transmis le souvenir oralement et dans une monographie sur sa jeunesse, Pargny et La Royère.

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