Histoire de la chapelle (4), le Mémoire Géographique

Mémoire géographique

Dans le dernier tiers du XIXème siècle, chaque instituteur de village en France fut requis d'écrire une monographie sur son village.
L'instituteur de Filain écrivit un Mémoire Géographique de Filain.
Voici ce qu'il rapporta concernant la chapelle.

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Surprenante erreur de l'instituteur qui confond le gothique et le roman...

Son opinion sur l'importance de la construction, qu'il juge minime et ne mériterant pas d'être signalée, n'est pas partagée par les savants de l'époque, qui en font le relevé précis.

Mais que s'est-il passé depuis la Révolution ?

Nous savons, grâce à l'Arpentage de Petizon (voir Histoire 1), que l'Arbre St Martin était encore une ferme hospitalière en 1777.
Nous savons, grâce à l'instituteur de Filain, que la ferme était en ruine en 1870 et qu'elle portait des traces d'incendie.
Durant ces quatre-vingt années, il y eut la Révolution, la bataille de Napoléons en 1814 et la guerre de 1870.
Bien qu'il n'y ait pas de témoignage précis sur l'événement, il semble acquis (et gravé sur le fronton du bâtiment), vraisemblablement par transmission orale, que la chapelle ait été brûlée en 1814. Le toit se serait alors effondré, le mobilier disparu en cendres. Mais la structure était restée intacte.

Lors de la Révolution la Maison de l'Arbre St Martin est saisie. Elle devient la ferme St Martin. Il est probable qu'elle soit alors vendue par l'administration révolutionnaire et passe dans le domaine privé. C'est peut-être le métayer même de la ferme hospitalière qui a pu racheter le bien, ou un cultivateur des environs, ou bien quelqu'un venu d'ailleurs, faisant une bonne affaire pour s'installer.

Plus tard, à partir de 1850, la famille Leduc, qui apparaît à la ferme voisine de La Royère, cultive également le domaine de la ferme St Martin ainsi que le domaine proche de la ferme de Certaux.
Avant les Leduc, entre l'ancien Régime et 1850, c'est une famille Grangé qui est cultivateur à La Royère. Le domaine de St Martin faisait-il déjà partie de la même exploitation ? Est-il resté en friche ? Avait-il un autre propriétaire ?
Cette famille Grangé disparaît de la commune de Filain à partir de 1850.

En fouillant ce passé fait de périodes de construction suivies de périodes de destruction, il est frappant de constater qu'à chaque étape de ce cycle il y a des changements de population. Le bâti, plus ou moins endommagé, se transforme. Il évolue en même temps avec l'évolution des techniques et la mode du moment. Mais les gens changent aussi. Des personnes meurent, des familles sont brisées, perdent le goût de recommencer ou n'en ont pas les moyens. Lorsque qu'il s'agit d'une ferme et que le cultivateur meure, c'est le père qui disparaît. Si ce sont les fils, c'est la relève qui disparait. Il y a alors un vide difficile à combler.
Après 14-18 c'est toute la population du Chemin des Dames qui disparaîtra et qui sera remplacée par une population nouvelle. Rarement en France, on aura vu un changement aussi radical de population qu'à ce moment-là, dans les années terribles et méconnues de la période de "reconstruction", entre 1919 et 1930, sur le Chemin des Dames.

Mais revenons à l'époque des archéologues, historiens et savants.
En 1869, l'un d'entre eux dessine la Chapelle Ste Berthe. Bien que sans toit et partiellement ruinée, l'essentiel est toujours là, le style roman d'origine a été conservé depuis le XIIème siècle. On constate que la Chapelle était composée de deux salles.


1869 ext

1869 - 2ème entrée


La description qu'en fait E. Lefèvre-Pontalis dans son étude sur le patrimoine religieux dans l'ancien le diocèse de Soissons en 1894, nous donne tous les détails :  Roman primitif

"A deux pas de la route moderne qui conduit de Laon à Vailly, au sommet de la ligne de partage des eaux de l'Ailette et de l'Aisne, au-dessus des pentes boisées où sont assises les petites communes de Pargny et Filain (canton de Vailly), et dans les dépendances de l'antique domaine de Saint Martin qui appartenait jadis aux archêques de reims, se trouve  un petit oratoire dédié à sainte Berthe et qui n'est connu que des habitants du pays. Ils y viennent en pèlerinage et on s'y guérit de la fièvre, dit-on."
"C'est une construction des plus modestes. Couverte par des exhaussements naturels du terrain, elle ne s'appercevait pas de bien loin et ne se faisait remarquer, il y a quelques années, que par ses formes sommaires et sa façade ruinée (fig. 335), aux trois quarts démolie et dont la porte à chambranles de grand appareil noyé dans le blocage du pignon, se surmontait d'un immense linteau fait d'une seule pierre et taillé en polygone irrégulier. Refaite récemment, cette façade a perdu sa physionomie archaïque et rustique, sa vieille porte et son linteau qu'on aurait pu et dû garder. En plan (fig. 386), l'oratoire présente un ensemble rectangulaire divisé en deux compartiments de très petites dimensions : 1° une espèce de narthex ou vestibule, large en dedans oeuvre de 4,30 m, en dehors de 5,25 m, long de 3 m d'un palier à un autre, et 2° le sanctuaire qui, de C en D, a une largeur de 3,60 m (l'oratoire antique de l'abbaye de Citeaux avait 5 mètres de largeur seulement), sur une longueur de 3,10 m. Cette exiguïté de proportions rappelle certains des plus anciens édicules, oratoria, qui précédèrent les églises primitives dont nous avons parlé bien des fois sans pouvoir en montrer de spécimens, et où les premiers chrétiens se réunirent librement après les persécutions."

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"Généralement ces oratoria se composaient d'une nef étroite et d'un édicule, niche ou abside qui contenait l'autel, tandis que celui de Sainte-Berthe à Filain se termine à l'est par un mur plat, disposition qui, d'après MM. Gailhabaud et Albert Lenoir, se retrouve aussi dans un oratoire du VIIIème siècle à Cividale-del-Frioul et dans un très vieil oratoire de l'abbaye de Saint-Bertin.
Ressemblance de plus entre les deux oratoires de Sainte-Berthe et de Cividale du Frioul (le Frioul, ancienne province de l'empire autrichien sur les bords de l'Adriatique), celui-ci avait une fenêtre au-dessus de sa porte d'entrée composée d'un chambranle à la romaine, le linteau se formant d'un seule pièce de marbre, comme celui de la figure 385 l'était, à Filain, d'une seule pierre dure, disposition adoptée dans la plupart de édifices byzantins.
Ce n'est pas que j'attribue l'oratoire de Sainte-Berthe au VIIIème siècle, époque où fut construit celui de Cividale du Frioul. Tout au plus le fais-je remonter à une époque avancée du siècle suivant, et voici mes raisons. Berthe, fille du comte Rigobert, mariée à un seigneur nommé Sigefroid, comte de Pontinensi et qu'elle perdit de bonne heure, fit bâtir, en 682 et en l'honneur des saints Omer, Waast et Martin de Tours, un monastère à Blangy près Hesdin (Pas-de-Calais). Elle s'y retira et y mourrut en 725 en odeur de sainteté. Les religieuse du couvent de Blangy durent se retirer devant une invasion des Normands. Le corps de la sainte fut d'abord exporté en Allemagne en 895 et plus ramené en France et à Blangy par les clercs Albuin et Ebroic qui le déposèrent dans une châsse sous l'autel de la Vierge. Cette translation fut signalée par plusieurs miracles. On voit un certain nombre de femmes célèbres du IXème siècle mises par leurs prénoms sous le patronage de sainte Berthe, et tout semble donc autoriser à croire que, au moment de la translation des reliques de l'ancienne abbesse de Blangy, on construisit à Filain, sous l'influence d'un archevêque de Reims et dans son domaine de Saint-Martin, le petit oratoire qui appelle notre attention en ce moment."

"Son extérieur ne se distingue par aucune ornementation. Il en est de même du vestibule qui n'avait pas même de toit et jadis n'a possédé sans doute qu'un plancher de bois. Le sanctuaire seul nous offre de l'intérêt. Il est voûté en berceau (fig. 387), ce qui lui est encore commun avec l'oratoire de Cividale-del-Frioul, et ce qui est rare partout ailleurs dans tous ces petits édifices.
EN C D du plan (fig. 386), il est partagé en trois compartiments inégaux par deux demi-piliers engagés M et R du plan, et par deux colonnes N. P, dont les chapiteaux absolument carrés (fig. 389 et 390) s'ornent, sur leurs tailloirs vigoureusement chanfrenés, de frettes, de damiers (pil. M) et de simples moulures en retraite (pil. R). Les panses sont plus variées comme décor : des chevrons (col. N et pil. R), une sorte de grecque (pil. N), un fleuron (col. P), en somme des motifs trop connus pour qu'on s'y arrête une fois de plus si ce n'est pour montrer, une fois de plus aussi, qu'ils étaient à la mode depuis longtemps, qu'on ne s'en est pas encore débarrassé à la fin du IXème siècle d'où ils passeront aux deux suivants. Cependant il faut noter cette circonstance aussi rare que curieuse : chacun des demi-piliers M et R a sa panse divisée en deux étages dont le plus haut montre, dans une moulure en saillie, sur le pilier M, un entrecroisement losangé de lignes droites, et sur le pilier R une série d'arêtes de poissons. Ces motifs très simples ne sont pas sculptés et traités en relief, mais burinés en creux, comme les orfèvres carolingiens gravèrent aussi en creux des motifs identiques sur quelques pièces de leur bijouterie. Je crois cet exemple unique dans nos contrées."

autel

"L'autel, qui est au fond du sanctuaire et adossé à la muraille, est surmonté par une petite fenêtre en plein cintre et extrêmement étroite, signe de grande antiquité ("Les fenêtres, dans toutes les constructions romanes au VIIIème siècle et plus tard, sont excessivement étroites" Viollet-le-Duc)("La petitesse et l'étroitesse des fenêtres est un des caractères secondire qui peuvent servir à apprécier les productions de l'école sacerdotale primaire qui dura jusqu'au IXème siècle" Blavignac, Hist. de l'arch. sacrée), et elle s'accote de deux oculi à ébrasement intérieur et réunis, par des moulures à la fenêtre (fig. 391). C'est, je crois en être sûr, le seul exemple de ce mode d'éclairage dans les églises de nos contrées. A Cerny-en-Laonnois, nous rencontrerons aussi l'oculus antique ("L'oculus de la basilique chrétienne primitive est une baie circulaire avec ébrasement intérieur et qui étit percée dans un mur pignon." Dic. d'arch. de M. Viollet-le-Duc. M. Viollet-le-Duc ajoute qu'on ne trouve plus guère la trace de cette tradition antique que dans certaines églises romanes au midi de la Loire.), mais isolé et employé seulement dans un pénitencier unique aussi dans nos contrées. On ne peut trop insister sur sur l'antiquité de l'oculus, surtout quand il est simple et circulaire, et non ovoïde ou trilobé. Ces petites baies nous venant des Romains qui perçaient souvent d'un oeil rond la partie haute des tympans de leurs frontons, ont été employés dans l'architecture chrétienne et primitives, dans les plus anciennes basiliques de Rome, dans les premières églises de l'Occident qui les transmirent aux édifices du roman secondaire, mais sous la forme développée de roses ou roues de fortune dont les dimensions, exiguës tout d'abord, s'amplifièrent jusqu'à devenir des causes de destruction ou tout au moins de danger pour les portails."

"En terminant, j'ajouterai que généralement les oratoria antiques possédaient un septum, ou clôture à mi-corps, qui séparaient la nef du sanctuaire et servait de table de communion, parce que les séculiers ne devaient jamais entrer dans le sanctuaire. Le septum portait parfois une grille, parfois des colonnes par l'intervalle desquelles se donnait la communion. A Sainte-Berthe, le septum affecte une autre forme; il se compose (fig. 386) d'une maçonnerie pleine qui s'avance entre le sanctuaire et le narthex et s'ouvre au centre de l'oratoire pour recevoir deux marches dans une baie fermée jadis et probablement par une porte à claire-voie."