Histoire de la chapelle (1), étude du XIXème siècle



dans les noyers 2

  

Une chapelle au bord du Chemin des Dames.

Elle ne dit rien.

Invisible dans les livres d’histoire.

Elle marque un lieu.

Elle est un signe qui s’est transmis depuis que les hommes croient aux signes.

Qui disparaîtra lorsqu’ils n’y croiront plus.

  

  Au 19ème siècle les savants ont commencé à s’intéresser à l’archéologie. Ils ont battu la campagne pour en extraire les vestiges, faire l’inventaire des monuments, noter tout ce qui pouvait témoigner du passé.

Il y eut alors une curiosité impérieuse qui voulait répertorier les racines du pays.

Les sociétés savantes naquirent. A Soissons, ancienne citée des Suessiones puis première capitale du royaume des Francs, la Société Archéologique, Historique et Scientifique entreprit un travail minutieux, dans un esprit scientifique de recherche illimité, s’intéressant avec le même intérêt à de petits objets redécouverts comme aux grands monuments nationaux.

L’époque de la révolution industrielle fut aussi celle de la découverte de l’inconscient.

N’est-il pas étrange qu’avant de se lancer dans la pire des guerres de destruction, les hommes aient voulu savoir d’où ils venaient et comment ils étaient arrivés à un tel degré de civilisation ?

  "Le Chemin des Dames" était un lieu d’histoire, depuis toujours habité, choisi pour sa situation géographique avantageuse, sa position dominante, ses sources.

Les strates de notre culture s’y sont superposées.

Les Romains menés par César y combattirent les tribus gauloises coalisées en 57 avant JC.
Clovis y mit en échec Syagrius, dernier représentant du pouvoir romain en 486.
Napoléon y gagna une de ses dernières batailles…

Le labour sans cesse renouvelé du temps se rappelle des guerres.
Culte animiste et polythéiste, voies romaines, chrétienté, droits de l’homme et du citoyen, conscience de l’individu…
Cycle de destruction et de reconstruction.

La grande guerre vint aboutir une civilisation, par son contraire, qui s’est prolongé dans le 20ème siècle, jusqu’à nous, début du 21ème siècle qu’on pourrait nommer époque du non sens ou du sens perdu. 

Dans quatre ans on commémorera… il faudra trouver des mots.

Au lieu de la Chapelle Ste Berthe, qu’est-il resté des quelques milliers d’années d’histoire dont nous sommes issus ?
A notre tour d’y aller voir…

Bien que peu éloignés de nous, les savants chercheurs du 19ème siècle avaient accès à beaucoup plus de sources, vestiges et témoignages. 
Le Bulletin de la Société Archéologique, Historique et Scientifique de Soissons retranscrit la séance du 7 août 1900, où M Bouchel, membre correspondant, donne lecture de deux chapitres de son Histoire des Pèlerinages, le premier concernant le pèlerinage de Sainte Berthe à Filain. :

"Au sud du village de Filain (canton de Vailly), presque au sommet de la montagne, dans un site admirable d'où l'œil embrasse la vallée de l'Ailette sur une vaste étendue, est une antique chapelle dédiée à sainte Berthe ; elle attire chaque année, le lundi de Pâques, un nombre considérable de pèlerins.

Non loin de là, à mi-flanc de la montagne, est une petite fontaine sous le vocable de la même sainte. Selon la croyance populaire son eau a la propriété de guérir de la fièvre ; non seulement de la fièvre, nous dit une bonne femme que nous interrogeons, mais de n'importe quelle maladie, pourvu qu'on ait la foi.
Deux saintes de ce nom revendiquent le privilège d'être honorées à Filain : l'une fondatrice et abbesse du monastère de Blangy, en Artois ; l'autre, épouse de saint Gombert et fondatrice du monastère d'Avenay, au diocèse de Reims.

Il nous est difficile, sinon impossible, d'attribuer à l'une plutôt qu'à l'autre le pèlerinage de Filain. Et l'on excusera notre indécision quand on saura que, des prédicateurs eux-mêmes qui prennent la parole lors de la cérémonie du lundi de Pâques et racontent la vie de sainte Berthe, les uns parlent de l'abbesse de Blangy, les autres de l'abbesse d'Avenay.

Les historiens d'ailleurs ne sont pas d'accord.

Houllier, sans se prononcer, dit qu'une chapelle est dédiée à sainte Berthe, sur la montagne, auprès de la ferme de Saint-Martin, et qu'il s'y fait un pèlerinage.

Ed. Fleury faisant de la chapelle Sainte-Berthe, une description minutieuse et savante, comme il savait si bien les faire, description dans laquelle il l'appelle « une relique de notre plus vieil art roman » la fait remonter à une époque avancée du IX' siècle, lui donne pour patronne sainte Berthe de Blangy. Voici ses raisons :

« Les religieuses du couvent .de Blangy, dit-il, durent se retirer devant une invasion de Normands. Le corps de la sainte fut d'abord emporté en Allemagne en 895 et plus tard ramené en France pour être déposé dans une châsse sous l'autel de la Vierge. Cette translation fut signalée par plusieurs miracles. On voit un certain nombre de femmes célèbres du IXème siècle mises, par leur prénom, sous le patronage de sainte Berthe et tout semble donc autoriser à croire que, au moment de la translation des reliques de l'ancienne abbesse de Blangy, on construisit à Filain, sous l'influence d'un archevêque de Reims, et dans son domaine de Saint- Martin, le petit oratoire qui appelle notre attention en ce moment, (Antiquité et Monuments du département de l'Aisne, tome II, pp. 119 et 311) »

Cette opinion n'a pour elle que la célébrité dont jouissait alors sainte Berthe de Blangy et le désir bien légitime de l'archevêque de Reims d'imiter en quelque sorte les mères de l’époque en la donnant pour patronne à son domaine.

Disons en passant qu'en 1319 ce domaine, connu sous le nom de « l'Arbre de Saint-Martin », appartenait à la Commanderie de Maupas ; il comprenait alors 10 muids de terre arable, rapportant 16 livres 4 sols parisis, 9 arpents de pré d'un revenu de 63 sols, 15 arpents de vignes valant 7 livres par an et un moulin avec un petit bois produisant 6 livres parisis. En 1788 le revenu de ce (Romaine était monté à 1.1oo livres. La chapelle est bâtie à trente pas de la maison, qui existe encore, (K. Mannibb, Les Commanderies du Grand-Prieuré de France p. 554.)

L'autre version attribue aussi à la possession de ce domaine par les archevêques de Reims rétablissement à Filain du culte de sainte Berthe, abbesse d'Avenay. Elle est d'autant plus acceptable que le monastère d'Avenay était, nous l'avons dit, dans les limites du diocèse de Reims ; c'est celle de l'abbé Pécheur.

« Quoique l'on n'ait, dit-il, aucun renseignement écrit, aucune tradition qui autorise absolument à croire que la sainte Berthe honorée à Filain soit l'épouse de saint Gombert, on peut le présumer, puisque l'église de Reims ayant possédé de grands biens et des seigneuries dans toute cette contrée, c'est-à-dire à Vailly, Aizy-Jouy, Pargny-Filain, etc., il paraît assez naturel qu'on y ait honoré d'un culte spécial l'épouse de l'un de ses saints (Bulletin de la Société Archéologique de Soissonnais S" série, tome II p. 86) »

Tout en constatant que cette opinion paraît plus généralement adoptée, nous nous garderons de prendre parti entre ces deux autorités, surtout en l'absence complète de documents.

Après cela il ne nous resterait qu'une chose à faire : constater l'antiquité du culte de sainte Berthe quelle qu'elle soit, en sa chapelle de Filain ; de même que la municipalité de cette commune revendiquant, en 1790, la propriété de cette chapelle, la déclarait exister de temps immémorial.

Toutefois serait-il téméraire d'ajouter que ce lieu dit, dès la plus haute antiquité, être le but d'un culte païen auquel ne fit que succéder celui de sainte Berthe?

Point d'actes, il est vrai, point de traditions ni de légendes, point de découvertes archéologiques qui le constatent. Mais sa situation élevée (193 mètres au-dessus du niveau de la mer) ; un oratoire rural près d'une source sacrée et d'une grande voie antique ; sur l'autre versant de la montagne, des localités où le paganisme pratiquait ses rites grossiers : la pierre druidique d'Ostel, Aizy où était honoré Esus link au temps des Gaulois, dont le lieudit la Fontaine-aux-Chênes évoque aussi le souvenir ; Jouy où l'on découvrit une statue de Jupiter ; la fête mondaine elle-même, qui suit la cérémonie religieuse du lundi de Pâques ; ne sont-ce pas là autant d'indices venant à l'appui de cette hypothèse ? 

M. Stanislas Prioux rédigeant, en 1864, le Répertoire archéologique du canton de Vailly, disait : « Il est à regretter que la chapelle Sainte-Berthe, qui sert toujours de pèlerinage, ne soit pas entretenue d'une manière plus décente. » Et M. l'abbé Pécheur, amplifiant cette appréciation déjà assez défavorable, dans son rapport sur l'excursion faite en 1865 par la Société archéologique de Soissons, rappelle une « chapelle ruineuse ».

Il n'en est plus ainsi. Restaurée complètement et avec un soin respectueux du caractère architectural de rédicule, elle est maintenant d'une exquise propreté. La statuette de la sainte est entourée de fleurs fréquemment renouvelées ; un cierge brûle devant elle : pour sûr une main pieuse y veille chaque jour. Une porte rustique protège la chapelle sans en défendre l'entrée : de sorte que le voyageur fatigué y trouve un abri et un siège pour se reposer ; l'archéologue, l'historien un curieux édifice à étudier, une intéressante question à éclaircir ; et le pèlerin peut y prier tout à son aise dans le silence de la plus complète solitude.

Ce chapitre fait partie d'un travail ayant pour titre : Le Cdlte des eaux dans L’Arrondissement de Soissons :
Etude historique sur les Pèlerinages aux Fontaines, leurs pratiques et leurs légendes, travail qui a valu à son auteur une médaille de vermeil de la Société académique de Saint Quentin (Concours de 1897).
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                          intérieur Chapelle                               

  int Chapelle


La carte de Cassini, première carte du Royaume de France établie par la famille Cassini au milieu du 18
ème siècle, situe la chapelle, orthographiée Ste Berte, avec une légère erreur de placement par rapport à la ferme St Martin.
 

      Chemin des Dames - copie 
      Carte de Cassini 
  

L’Arpentage de Petizon, établi entre 1777 et 1780 ne laisse aucun doute sur la situation de la Chapelle qui fait bien partie du domaine de l’Arbre St Martin.

                               Arpentage Petizon réduit            

 

Le plan de Petizon, le plan cadastral de la commune de Filain, du 19ème siècle, et le plan réalisé pour les Dommages de guerre en 1919, superposent presque les bâtiments. Ils  ont subi la Révolution, la bataille de Napoléon de 1814 et la guerre de 1870, mais ils ont été restauré, modifié ou reconstruit sur les anciennes fondations. 

   

cadastre ancien 6
Plan cadastral de la commune de Filain (19ème siècle)


Dommages - copie
Plan réalisé pour les Dommages de guerre (1919)

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Sur le cadastre actuel, seule reste la chapelle, reconstruite sur son emplacement en 1927.


 
cadastre actuel 4
 Plan cadastral actuel de la commune de Filain