Filain, le monument allemand



L'église de Filain, reconstruite après la Grande Guerre. Comme tous les villages et les églises du Chemin des Dames, elle avait été totalement détruite par les obus.


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Durant la période de reconstruction, de 1920 à 1930, les consignes architecturales étaient d'utiliser la pierre locale, de faire du solide et d'essayer de retrouver un style qui rappelle les bâtis originaux.


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Il y a quelques années, Monsieur Dublineau, ancien combattant, membre du Souvenir Français, habitant de Filain et gardien de coeur de la Chapelle Ste Berthe, a redécouvert au pied de la face ouest de l'église un monument Allemand enseveli sous les gravas depuis la reconstruction. Le monument fut restauré avec l'aide du Conseil Général.


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Il avait été construit par les Allemand qui ont occupé le Chemin des Dames de l'automne 1914 à fin octobre 1917. Le monument dominait un petit cimetière de soldats tombés à Filain et au ravin de Ste Berthe.


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collection Michel MIGRENNE

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Une statue de Saint Maurice avait été dressé, probablement par les Allemands.


2007- 10 Sep-Filain STATUE Eglise 1 All


Le texte, dans les deux niches du monument :

vereint / in tode / ruhn sie im schir / menden schosse / der erde, bis eirst ...mer / ster wecket die / Geister mit seinem / schaffenden wort / es werde 


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Amis et ennemis dans la mort réunis
Ils reposent au sein protecteur de la terre
Jusqu'à ce que le maître réveille les esprits
De sa parole créatrice : ainsi soit-il



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Texte tiré de la brochure "Sois bon soldat" conseil au jeune soldat et au conscrit, du Capitaine Magniez, paru en 1907.
(fourni par Michel Migrenne) 

Saint-Maurice : Patron des Fantassins

En 302, l'empereur Dioclétien édicta de faire mourir tous les Chrétiens de la terre dans une persécution générale. Le césar Maximien, entre deux guerres, proclama cet édit à son armée alors campée dans la haute vallée du Rhône dans la Suisse actuelle, tout près de la Savoie et du lac de Genève. Il ordonna en même temps que tous les soldats adoreraient les idoles par un sacrifice public offert aussitôt.

Forte de 6600 soldats sous les ordres du primicier Maurice, la légion Thébéenne était chrétienne. Tous ses guerriers, rompus à tous les combats, étaient nés près de l'antique Thèbes, en Afrique. Ils en avaient été enlevés et enrôlés de force, dix ans auparavant, lors d'une persécution sur leur terre natale. Sous les armes, ils avaient conservé leur Foi pure et bien vivante. Aussi, noblement, tous répondirent au césar : "Nous sommes Chrétiens. Nous ne pouvons donc renier Jésus-Christ en sacrifiant aux idoles, ni persécuter nos frères".

Cette belle et digne réponse irrita César. Aussitôt, il fit égorger 660 soldats de cette légion, soit un sur dix. par cet immense massacre, il voulait amener les survivants à adorer les idoles. Mais ceux qui n'avaient pas été désigné pour mourir encourageaient les Martyrs et désiraient leur gloire.

Voyant leur fermeté dans la Foi, le César en fit décapiter le lendemain un nouveau dixième : 600 nouveaux Martyrs s'ajoutèrent donc aux 660 premiers.

Fidèlement, depuis dix ans, la valeureuse Légion Thébéenne bataillait pour le César. ses vieux soldats, rompus à la guerre et bien armés auraient pu se défendre contre lui, mais ils ne le voulurent pas. Par la voix du primicier Maurice, ils répondirent encore à Maximilien qui leur proposait à nouveau de choisir entre sacrifier aux idoles ou mourir :

"O Empereur, nous t'avons prouvé notre fidélité et notre discipline en combattant pour toi partout où tu l'as voulu, mais renoncer à Jésus-Christ en persécutant les Chrétiens et en adorant les idoles, nous ne le pouvons. Tous, nous préférons mourir, bien que nous pourrions nous défendre contre toi."

Voyant que les soldats de la superbe Légion préféraient Dieu à lui, le césar Maximilien ordonna la mort de tous. En cette journée du 22 septembre 302, le sang de 4340 des plus valeureux soldats romains inonda à flots le vallée du Rhône, au lieu dit Agaume.

Tous périrent par le glaive, sans se défendre, heureux de mourir pour Jésus-Christ. Gloire à ces 6600 Martyrs et à leur chef Maurice ! Magnifiquement ils ont rendu à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.

Sur la terre de France, des milliers de chapelles et d'autels sont dédiés à ces 6600 Soldats Martyrs. Le nom de saint-Maurice, leur chef, est porté par 525 églises paroissiales. Avec honneur, 69 villes et villages s'appellent Saint Maurice. Sur le lieu même du martyre, une abbaye célèbre s'est fondée, elle garde leurs reliques, et Agaume, qui se nomme désormais Saint-Maurice, voit accourir chaque année des milliers de pèlerins.

L'Infanterie Française a adopté comme patron Saint Maurice, qu'elle célèbre tous les 22 septembre." 


J'ai reproduit ce texte tel qu'il m'a été donné, sans altération, avec sa ponctuation, ses majuscules, son emphase sur les valeurs chrétiennes et militaires.

Je voudrais mettre en parallèle deux autre textes : deux poèmes.

Le premier s'intitule "Les martyrs", il est de Henry Jacques dans La symphonie héroïque 


*****

Vous qui dites : "Mourir, c’est le sort le plus beau"

Et qui, sans le connaître exaltez le tombeau,

Venez voir de plus près, dans ses affres fidèle,

Cette mort du soldat qui vous semble si belle.

*****

Vingt hommes à la file, au fond d’une tranchée,

Coltineurs d’explosifs sur leur tête penchée.

Tout à coup, c’est la mort qui passe : un tremblement,

Un souffle rauque, un jet de flamme. En un moment

Les soldats ont fondu dans la rouge fumée,

Et la terre en sautant sur eux s’est refermée.

Quand le brouillard puant s’est enfin dégagé,

Le néant : aux débris du boyau mélangés

Des parcelles de chair et des bouts de capote,

Un bras nu, une main crispée sur une motte,

Des cheveux arrachés, de la boue et du sang.

On retrouverait d’eux, en les réunissant,

Morceau de chair salie, de cervelle ou de moëlle

De quoi remplir à peine une moitié de toile.

*****

Et cet autre ? Le soir, de veille à son créneau,

Il s’est laissé surprendre au moment d’un assaut

Par les lance-flamme d’une attaque hardie.

Echevelé de pourpre et vivant incendie

Il court, mais de ses mains qui flambent peu à peu

Cherche en vain d’arracher ses vêtements en feu.

Il se tord comme un fer rouge dans une forge ;

Des cris terrifiants rissolent dans sa gorge

Qui vont épouvanter les veilleurs dans la nuit.

Il court sans savoir où, mais son bûcher le suit.

La flamme, plus puissante, enfin, qui le terrasse,

Jette sur le sol cuit la flambante carcasse.

Une étouffante odeur monte, de cuir grillé.

Ce n’est plus qu’un débris tout recroquevillé.

Et ce qui fut un homme à la pensée divine

En rougeoyants charbons lentement se calcine,

Laissant, en souvenir de son destin fatal,

Un tas de cendre où luit un fragment de métal.

*****

Et les autres, les millions d’autres, le dirai-je ?

A quoi bon évoquer leur funèbre cortège,

Et leur face tendue, et leurs gestes déments,

Les hommes aplatis sous les effondrements,

Les enterrés tout vifs dans les abris qui croulent,

Les fantassins fauchés par les balles en houle,

Les asphyxiés, les écrasés, les massacrés,

Les malades crachant leurs poumons déchirés,

Spectres dont le bacille épuise la poitrine,

Ceux qui mettent des mois à mourir dans leur ruine.

A quoi bon ! Ils sont trop, on ne les connaît plus.

Un monument, les mots exaltant leurs vertus,

Des fleurs et des drapeaux joyeux ! O morts de France,

N’est-ce pas qu’il ne faut qu’un douloureux silence,

A ceux dont la jeunesse a peuplé les tombeaux ?

Que le sort des martyrs n’est pas tellement beau ?...


Le second fait écho au texte de Rolland Dorgeles sur le Chemin des Dames : 

"Ils sont là trois cent mille, Allemands et Français, leurs bataillons mêlés dans une suprême étreinte qu’on ne dénouera plus, trois cent mille sur qui des mamans inquiètes s’étaient penchés quand ils étaient petits, trois cent mille dont de jeunes mains caressèrent le visage.
Trois cent mille morts, cela fait combien de larmes ?"

C'est un poème d'Eugène Manuel :

Le cauchemar des deux mères

***** 1

J’ai vu, dans un rêve attristé,

Deux chaumières presque pareilles,

Et deux voix dans l’obscurité,

Plaintives, qui frappaient mes oreilles.

***** 2

Chaque maison était cachée

Dans un de ces vallons prospère

D’où la guerre avait arraché

Bien des enfants et bien des pères ...

***** 3

La neige posait lentement

Ses flocons sur les branches mortes ;

La bise au long gémissement

Pleurait par les fentes des portes.

***** 4

Les deux foyers se ressemblaient,

Et devant le feu des broussailles,

Deux mères, dont les doigts tremblaient

Songeaient aux lointaines batailles

***** 5

Leur esprit voyageait là-bas :

Point de lettre qui les rassure !

Quand les enfants sont au combat !

Pour les mères tout est blessure !

***** 6

L’une comme l’autre invoquaient le ciel

Priant dans sa langue ou la nôtre :

" Mein Kind ! mein Kind " O vie cruelle !

" Mon fils ! Mon fils " murmurait l’autre.

***** 7

Et j’entendais, au même instant,

Sur un affreux champ de carnage,

Contre la souffrance luttant,

Gémir deux enfants du même âge

***** 8

Les deux soldats se ressemblaient,

Mourant quand il fait bon vivre ;

Et leurs pauvres membres tremblaient,

Bleuis par la bise et le givre.

***** 9

Ils s’éteignaient dans un ravin,

En proie aux angoisses dernières ;

Leurs yeux suivaient de loin en vain

La longue file des civières.

***** 10

Etrange réveil du passé,

Qui précède l’adieu suprême,

Evoquant pour chaque blessé

La vision de ce qu’il aime ;

***** 11

Et ces deux âmes, à l’heure sacrée

Où la mort, en passant, vous touche

Jetaient l’appel désespéré !

Que les petits ont à la bouche

***** 12

Les yeux remplis de souvenirs

Une main sur la plaie grande ouverte

Comme s’ils sentaient le froid venir

Dans la grande plaine déserte :

***** 13

" Mutter !... Mutter ! ... ( Mère )

Komm doch bei mir ( Viens, près de moi ! ) :

" Maman !... Maman ! (Implorait l’autre enfant )

- Viens, je vais mourir !

cimetière de la Malmaison 
voir aussi :  Visions allemandes

Le monument Allemand de Filain et la Chapelle Ste Berthe forment une sorte de triangle avec le cimetière Allemand du fort de la Malmaison, tout proche. Ce cimetière accueille des soldats tombés en 39-45.
Désormais tout est lié dans un grand mouvement de "Réconciliation par-dessus les tombes" et par la construction européenne.
S'il fallait citer un grand fait de civilisation au XXè siècle, on pourrait dire que c'est l'amitié franco-allemande. Elle émet un signal mondial qui, après six mille ans d'affrontements guerriers et de culture de la guerre, enseigne qu'on peut éviter les conflits... par la paix.

Le concept "Si tu veux la paix, prépares la guerre", dont la dissuasion nucléaire est une excroissance, est celui d'un autre temps.
On aimerait que le contresens soit enfin aboli pour que le bon sens retrouve sa place : "Si tu veux la paix, prépares la paix".